MAI 68- MAI 2008, VERS UN NOUVEAU PRINTEMPS ?

MAI 68- MAI 2008, VERS UN NOUVEAU PRINTEMPS ?

Mois magique, historique métaphore du changement véritable, figure et thème universels de  toute révolution fondée sur les principes de l’équité, sur la recherche de la dignité du travail et des travailleurs, sur la lutte pour les droits humains fondamentaux, dont les droits socioéconomiques, monument de la libération féminine et de l’émancipation masculine de tous les atavismes politiques et psychologiques, Mai 68 est essentiel à la mémoire et à l’histoire du 20e siècle.  Premier vent de changement vraiment mondial, précurseur de la vague altermondialiste.

Commémorer ce printemps des âmes pour toute une génération, fonctionne comme une relecture, mais avec les lunettes actuelles.  Cette démarche nous impose une capacité d’analyse qui nous permet de dire que l’ancrage de toutes les revendications sociales, que la montée des aspirations politiques, ainsi que le déploiement des combats économiques de mai 68, sont d’une actualité criante.  Le souffle de la liberté face aux impérialismes, la ténacité des luttes paysannes et la détermination des masses ouvrières et des techniciens spécialisés face au capitalisme devenu encore plus féroce en 2008, sont à raviver et à maintenir.

Ces démonstrations et ces engagements de l’époque sont une nécessité plus vitale aujourd’hui.  Nous ne pouvons pas être nostalgiques ou romantiques, nous devons utiliser le tremplin de mai 68 pour aller plus en avant afin de contribuer à enraciner solidement notre engagement total pour plus de liberté et plus de justice sociale et politique.  S’impose aujourd’hui un combat mieux structuré, se justifie une stratégie faite de concertation entre toutes les classes socioéconomiques plus rationnelle.

Nous avons accumulé des reculs monumentaux dans tous les secteurs de l’activité humaine, tant individuelle que collective.  Les inégalités de toutes sortes sont plus grandes entre individus, entre nations entre peuples.  Les écarts entre les riches et les autres sont encore plus criants au 21e siècle qu’ils ne l’ont jamais été.  Nos systèmes administratifs, nos machines sociales et politiques carburent à l’injustice, roulent au profit sans honte et sans vergogne, se développement grâce à l’exploitation sauvage et érigent des économies voraces, des instruments destructeurs de la dignité humaine, partout sur la planète.

Le tissu fin de nos acquis sociaux, de nos moyens politiques, des nos pouvoirs économiques et de nos identités culturelles, s’il est plus superficiellement et plus formellement solide à cause des chartes que nos batailles ont mis au monde, grâce aux conventions nationales et internationales fruits de nos souffrances et des droits reconnus sur papier dans les déclarations et les amendements que nous avons imposé et fait adopter démocratiquement; ce tissu est d’autant plus fragilisé dans sa structure qu’il laisse voir un progrès là où l’érosion  en profondeur de nos droits sociaux, polit

Un regard prospectif nous permet d’établir, continent après continent, un bilan très mitigé de l’état mondial des droits humains et des luttes de tous les peuples pour leur libération.  Au moment concomitant, où se marquent 40 ans des luttes de Mai 68 et 60 ans depuis la proclamation et l’entrée en vigueur en 1948 de la Déclaration universelle des droits de la personne, les figures du Mahatma Gandhi, de Nelson Mandela, de Martin Luther King jr. se profilent face à celles de Ernesto Guevara, de Steve Biko, de Mère Térésa.

Les victoires des peuples d’Amérique du Sud (Brésil, Bolivie, Chili, Venezuela, Cuba, Pérou, Paraguay) sur les dictatures militaires et tortionnaires, la globalisation des contestations écologistes pour un développement humain durable et juste, nous encouragent.  Les avancées de certaines communautés africaines pour éradiquer l’analphabétisme, pour créer les fondations de systèmes de santé fonctionnels, et pour gérer des coopératives de commerce équitable, mais surtout le rayonnement de la contestation des artistes africains engagés, nous réconfortent.

Encore mieux, les déploiements asiatiques d’économies dont certaines s’articulent autour du microcrédit ainsi que la prise en main par les communautés de base de leur destin socioéconomique, nous donnent des motifs d’espoir.  Et plus, les nouvelles orientations européennes des socialistes pour proposer un nouveau contrat social (Congrès de Reins en novembre 2008) face à la dictature du marché, ajoutés les résultats des forums sociaux mondiaux pour une véritable société civile universelle, en vue aussi l’extraordinaire campagne présidentielle du candidat démocrate Barack Obama, autant de raisons d’espérer qui font naître une solidarité nouvelle des nations et des peuples, ce dont Mai 68 est le ferment le plus puissant.

1983-2003, VINGT ANS, ENTRE HUMOUR ET DÉRISION

UNE SOCIÉTÉ EN MAL DE PROJETS ET AVARE DE RÉFLEXION

Deux décennies de recul social

Il est rare de nos jours de pouvoir s’exprimer sur autre chose que sur l’éphémère.  Nous sommes, depuis le dernier tiers du siècle passé, devenus des spécialistes de l’immédiat.  Il y a comme une tendance énorme à se complaire dans le superficiel.

Faire une lecture critique des deux décennies passées, la durée de vie de La Tribune Juive, en guise de contribution à cet anniversaire asymptomatique, car support et forum de la diversité de la pensée, est un exercice qui nécessite une discipline d’exception.  Balayer du regard, une sorte d’anagogué, comme le disaient les sages de la Grèce Antique, un retournement sur soi par une gymnastique de l’esprit qui se déploie dans un mouvement panoramique et introspectif en parallèle, un coup de rayon laser cérébro-tactile, relève de la prouesse intellectuelle et du défi sensoriel et moteur à la fois.

Nous allons avec modestie et méthode employer l’espace qui nous est offert pour faire œuvre utile, l’occasion des vingt ans d’une publication-carrefour comme levier d’action et de réflexion rétrospectifs.  Nos intérêts sont inscrits dans un vaste champ, mais nous privilégions certains domaines : les médias-communication, l’éducation (aux responsabilités), la dynamique sociale et culturelle (cultures différentes ou plurielles).

Les médias et l’espace de la communication ainsi que les technologies qui en émanent, se sont développés au cours des vingt dernières années en un complexe hégémonique sur l’ensemble de l’activité humaine.  Le même mouvement de spéculation qui a conduit les technologies de l’interactivité et de l’immédiateté de l’état embryonnaire à une formidable boulimie tous azimuts, s’est emparé des productions médiatiques dont le déploiement hyperbolique a eu comme résultat l’évacuation de l’appareil éthique et la mise en veilleuse des normes et pratiques déontologiques dans l’exercice du journalisme.  Les journalistes et tout le personnel des médias ont envahi en grande vitesse le champ du commerce, se sont soumis aux impératifs économiques des multinationales du domaine pour s’ériger en objet et sujet de spectacle.  Nous sommes passés de la sphère de la production du sens à celle de la production spectaculaire.  Un immense fossé les sépare.

Effacement de la conscience structurante

Ce mécanisme, disons cette mutation de la substance de l’espace public, comme lieu de signification et de construction de l’identité, en un espace banalisé de vulgarisation et d’effacement de la conscience structurante, est, sera encore plus vécu ainsi, quand nous aurons comblé la distance nécessaire à la réflexion rétroactive, comprise comme ayant été le phénomène marquant du vingtième siècle.

Ce constat ouvre des brèches riches et fécondes dans la compréhension du métabolisme social et de la mécanique de production du sens dans une société qui perd la maîtrise de ses instruments de création des valeurs, de transmission des ces valeurs et d’inscription des repères socio-culturels et politiques en son propre sein.

Une condition nouvelle encadre cette métamorphose profonde de notre univers intime et public, c’est la contagion globale au sens de fait qui existe à l’échelle planétaire, le fameux effet de la mondialisation.  Les paramètres opératoires sont nouveaux, duplication immédiate des concepts et des pratiques, uniformisation des comportements par l’action marketing constante qui a pour théâtre, non plus l’espace limité des auditoires captifs d’antan, mais plutôt le champ vaste et illimité des zones commerciales mondiales intégrées.  L’activité et l’instrument de connexion et de répercussion instantanées que constitue le réseau mondial de l’internet, sont des éléments qui expliquent et mettent en perspective différente désormais, la totalité ou les segments de l’activité humaine dans tous les secteurs.

La structure mentale, le mode de pensée, les moyens de communication et de réaction sont, à jamais, affectés de manière intrinsèque par l’implantation exponentielle d’internet sur la surface du Globe.  Le paradoxe est tel maintenant que nous avons pris la mesure de la révolution qui nous englobe, que ces facteurs saisis dans l’activité macro-humaine, agissent avec une logique identique dans l’activité micro-humaine ou locale.  Nous sommes les contemporains de l’implosion du mécanisme reproductif de sens ou de son évacuation.  L’action et la réflexion humaines sont entrées dans une phase irréversible de leur appropriation et de leur expression par l’esprit humain, une genèse nouvelle du métabolisme social collectif, une espèce de nouvel archétype, est en train d’émerger.  Cette révélation s’est accentuée au cours des vingt dernières années.

La conséquence principale de cette configuration nouvelle du phénomène productif et reproductif de la communication collective, est son auto-destruction.  C’est que la technologie a phagocyté le contenu, le message, en vidant de son enracinement la conception.  Le moteur du sens est anesthésié par l’irruption technologique, le support devient message, le temps de réflexion annulé par l’immédiateté de l’action.  Cette simultanéité entre les deux mouvements spatiaux-temporels, agit comme un stérilet sur la matrice de la créativité et de la plus-value du sens qui animaient jadis tout acte de communication.

L’héritage de l’éducation

«L’éducation de base représente le capital le plus précieux de tout être humain».  «l’être humain n’est pas une machine».  Ces deux proverbes africains sont suffisamment éloquents pour avoir sur vous l’effet recherché.

L’éducation comme pratique et comme machine à produire la citoyenneté, une forme de conformité entre l’individu et son environnement socio-culturel, est indispensable à toute existence humaine collective.

Le droit à l’éducation est au cœur même de la mission de l’UNESCO et fait partie intégrante de son mandat constitutionnel.  L’acte constitutif de l’UNESCO énonce la détermination :

– d’assurer à tous le plein et égal accès à l’éducation;

– de réaliser graduellement l’idéal d’une chance égale d’éducation pour tous.

Le droit à l’éducation est droit fondamental de la personne.  Il occupe une place centrale parmi les droits de la personne et demeure indispensable à l ‘exercice de tous les autres droits fondamentaux et au développement «en tant que droit qui concourt à l’autonomisation de l’individu, l’éducation est le principal outil qui permet à des adultes et à des enfants économiquement et socialement marginalisés de sortir de la pauvreté et de se procurer le moyen de participer pleinement à la vie de la communauté».  Aucun droit civil, politique, économique et social ne peut être exercé par les individus s’ils n’ont pas reçu au minimum une certaine éducation.  Pourtant, en dépit de tous les engagements politiques pris par les gouvernements sous des instruments internationaux, des millions d’enfants sont toujours exclus de l’égalité des chances dans l’enseignement, beaucoup en raison de la pauvreté.  Nous sommes, malheureusement, malgré nos richesses et notre potentiel économique, concernés par cette condition de nombreux enfants issus des familles qui sont les victimes des politiques gouvernementales d’élimination des déficits.  Réaliser le droit à l’éducation de base pour tous est l’un des défis moraux de notre époque.

À tous les niveaux de la chaîne, de l’appareil politique aux ordres d’enseignement et dans les classes du préscolaire à l’universitaire, il y a une crise des valeurs dont un des aspects consiste à avoir longtemps mis l’accent sur les droits.  Cette hypertrophie du moi a eu comme effet d’anesthésier l’imaginaire et de des-habiliter totalement les personnes, les organisations publiques ainsi que de forger un autre cadre éthique commun totalement dévalué par rapport aux références éthiques qui furent déjà majoritaires.  Le sentiment qui domine quand on esquisse un regard panoramique ou prospectif sur l’univers de l ‘éducation dans nos démocraties dites capitalistes, c’est celui d’un vertige endémique contracté en regardant un gouffre sans fond.

L’antidote à cette profonde affection c’est une démarche sociale profonde de conversion des systèmes où se définissent l’imaginaire collectif, des lieux de consensus moral, des espaces de création pure et des manufactures du tissu politique et éthique, en un gigantesque chantier de reconstruction fondé sur une nouvelle éthique, celle de la responsabilité individuelle et collective.  Les sociétés qui feront cet investissement seront celles qui constitueront le peloton des leaders de demain.  Rarement nos sociétés se perçues dans une posture aussi inconfortable, une convergence d’actions des pouvoirs publics, des entreprises privées et des organismes des milieux socio-communautaires est indispensable pour relever un défi de cette dimension.

Pluralisme et différence

La dynamique sociale et culturelle qui prévaut depuis deux décennies a pour caractéristique une ambivalence dans les pratiques et une inflation dans les discours.  Les contraintes économiques qui pèsent sur les systèmes nationaux ainsi que sur les complexes régionaux, fédéraux et continentaux, sont telles que les aspirations sociales d’équité, de justice et d’accessibilité universelle en matière d’emploi et de gestion prônées par les administrations publiques sont inopérantes.

Pourtant, cette période sans précédent dans notre monde d’affirmation des droits humains, de précision et d’entrée en vigueur des législations nationales complexes dont l’objectif est la protection des droits des plus démunis et la garantie de l’exercice de ces droits, cette période correspond à l’émergence de mécanismes terribles d’exclusion légitimes des lieux et des domaines communs d’expression de la dignité humaine.

Une contradiction historique torture notre époque dont le génie de production des artefacts est tel que, sur le terrain des discours, la parole a été investie et corrompue par un concept tacite d’inversion des réalités.  Plus les officiels discourent sur les droits, les valeurs de partage des richesses, de justice sociale, d’accessibilité aux instances décisionnelles, plus paradoxalement, les pratiques, les mécanismes, les moyens primaires d’exercice de ces droits et d’actualisation de ces valeurs, sont restreints.

Nous vivons plus que jamais dans un univers performant en matière de production universelle des inégalités, d’exacerbation des injustices sous des couverts contraires.  Les instruments juridiques et les  mécanismes administratifs de réalisation des aspirations inscrites dans les déclarations, les chartes, les principes généraux, les règlements plus particuliers, s’imbriquent de manière à générer une architecture remarquable dans ses intentions, mais véritablement cynique dans ses résultats.

Une nouvelle épistémologie du droit politique et social s’installe dans les ramifications les plus intimes des appareils publics, nouvelle épistémologie qui pourrait se résumer ainsi : des principes généreux, des résultats minables, des effets pervers et, à plus long terme, des impacts contre-productifs.

La pauvreté sociale et économique touche en première ligne dans les zones urbaines une majorité des personnes qui composent le noyau dur du pluralisme des grandes agglomérations modernes.  L’exclusion est exercée sur les élites postées aux avant-postes des communautés mères de la pluralité totale, biologique et sociale, intellectuelle et économique.  Les personnes qui sont les pionniers de nos sociétés les plus métissées.  Ces générations sacrifiées, comme elles se définissent elles-mêmes, ont bâti le capital le plus attractif et le plus productif des grandes métropoles.  Ces personnes ont donné à nos grandes villes leur caractère universel et leurs atouts les plus distinctifs d’une modernité dont la valeur ajoutée est faite de l’apport des immigrés.

Les différences sont riches de leur substance et de la fécondité collective qu’elles portent, mais leur expression dans le tissu social effectif est bloquée par une xénophobie latente, un appareil subtil d’organisation d’écrans qui renvoient dos à dos les aspirations les plus légitimes des populations à la maîtrise de leur destin et les objectifs les plus cyniques des tenants des pouvoirs économique, politique et juridique quant à la défense de leurs intérêts désormais légitimés par la mondialisation et l’interconnexion des réseaux d’intérêts, surtout économiques et stratégiques.

Pourtant, une révolution du bons sens serait salvatrice, appliquer dans les sociétés plurielles les principes de la primauté des compétences et réussir le défi de la justice représentative qui permettrait de créer une plus grande adéquation entre les administrations publiques et les populations qu’elles sont sensées représenter et servir.  Cette quête de l’équité représentative de base est celle de la vraie légitimité : un pluralisme équivalent entre les clientèles desservies  et les appareils prestataires des services publics.

En conclusion, deux décennies où le débat public s’est étriqué.  Deux décennies qui ont été une période d’appauvrissement intellectuel et d’une énorme explosion des lieux et des instances contrôlés par les pouvoirs économiques.  Deux décennies où à prévalue une logique d’intérêts mesquins sans les leviers de la vision conceptuelle et de l’inspiration prophétique, ingrédients indissociables à la construction d’une société ouverte, libre et démocratique. De quoi être inquiet.